En juillet dernier, alors que la France est en plein stress thermique, j’embarque pour Londres avec mon fils. J’y ai vécu longtemps et j’aime y retourner souvent… a trip down memory lane… Cette expression me fait rire et pourtant, il suffit que je mette un pied dans certaines rues de la capitale pour que ma gorge se serre. La sensation étrange du moi du passé qui se superpose à celui du présent… Et puis je retrouve mes amis, mes habitudes et la nostalgie s’estompe.
Cette fois-ci, j’ai passé une commande avant mon départ. Une commande de chocolat. Je viens de terminer le livre de Rowan Jacobsen, Wild Chocolate, et je souhaite ardemment goûter le Rio Juruá de Luisa Abram, ce chocolat qui a tant plu à Matt Caputo. Héritier d’une petite épicerie familiale à Salt Lake City, Caputo s’est progressivement forgé une réputation d’expert en chocolat bean-to-bar.
À mon arrivée chez A., dont j’abuse l’hospitalité en recevant mon paquet chez elle en plus d’y séjourner, je découvre que la fameuse tablette m’y attend déjà. Le temps de s’installer, dîner, coucher les enfants et nous nous retrouvons dans son jardin que j’aime tant. C’est mon jardin idéal, planté de buissons odorants et d’arbres fruitiers dont les branches suffisamment basses tapissent de vert le champ de vision. Parmi eux se trouve Quentin, mon cognassier, que j’avais transvasé là avant mon déménagement de Londres et qui s’y épanouit depuis. L’air du soir est doux après une journée chaude et il y a un peu de vent. Nous sommes bien. C’est le moment d’ouvrir l’emballage de la tablette ! À l’intérieur, le chocolat est divisé en 2 petits paquets hermétiquement fermés pour bien en préserver les arômes. Je déchire le sachet sulfurisé et casse plusieurs morceaux pour que nous goûtions ensemble.
Dès la première bouchée, je suis saisie par le parfum puissant de ce chocolat ! Les arômes montent rapidement vers le palais, la texture est parfaite pour la langue et pour les dents, c’est un chocolat qui ne se contente pas de fondre, qui se mâche. Et à mesure que le chocolat se mélange à la salive, c’est un caramel si doux qui se répand que je ne peux m’empêcher d’être émue. Voilà un chocolat, je pense, absolument exceptionnel !
Plus tard, en croquant à nouveau un carré, je réalise que ce parfum qui m’a étreint, c’est celui de la rose. Du litchi et de la rose. Je rêve au cacao qui a produit ce chocolat, à Luisa Abram dans la forêt amazonienne, j’imagine les méandres du Rio Juruá et au détour de l’un d’eux, le premier cacaoyer sauvage sur le rivage… les cabosses jaune-orangé qui jonchent le sol et celles encore attachées à son tronc. Les arbres qui produisent ce cacao essaiment et grandissent naturellement dans cette partie de la forêt, certains vieux d’une centaine d’années. La variété Juruá, qui tient son nom du fleuve au bord duquel pousse la majorité de ses cacaoyers, se trouve aux croisements génétique et géographique des grandes familles Purús et Contamana.
En 2017, Luisa Abram se rend dans cette région avec SOS Amazônia, une association qui cherche à renforcer la stabilité économique des communautés riveraines grâce à des pratiques non destructrices pour la forêt. Avec les frères Osmir et Aires Andriola, figures locales de la coopérative Novo Horizonte, elle organise la cueillette, le stockage des fèves, et le plus important… leur fermentation. L’ingénieur Daniel O’Doherty, spécialiste de ce processus de transformation biologique du cacao, est venu spécialement pour les former. Cette étape cruciale, si elle n’est pas réalisée suivant un protocole précis, peut transformer le meilleur cacao en pipi de chat.
Après une première récolte prometteuse en 2018, la production annuelle de fèves chute drastiquement à 200 kilos les années suivantes : pluies diluviennes et crues rendent difficiles la circulation sur le fleuve et le séchage des fèves. La moitié des familles de cueilleurs abandonnent le projet. Luisa Abram, avec l’aide financière de Matt Caputo, propose alors d’augmenter le prix d’achat du cacao pour inciter les riverains à continuer. En 2022, 20 familles récoltent le cacao et la production annuelle est remontée à 1 tonne. Et en septembre de cette année, la coopérative Novo Horizonte obtient la désignation de Heirloom Cacao pour son cacao sauvage, une reconnaissance du patrimoine génétique unique des cacaoyers Juruá et du savoir-faire des cueilleurs-producteurs de cacao…


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